Artificiel 2

Publié le par Luciole

 

CERISE

 

Il est tard et je devrais aller me coucher... Et pourtant, je suis là, dans la pénombre, bercée par les bips réguliers des moniteurs, et le ronronnement discret de l'AquaUt. Sa lumière bleutée donne à la pièce une étrange atmosphère. Je redécouvre les rayonnages, les fauteuils rembourrés complètement dépareillés... En clair, je perds du temps. Ou j'en gagne, c'est selon.

 

Je ne sais pas pourquoi j'ai dit oui. Peut-être que c'était une erreur... C'est vrai que ça ressemble à un aquarium, en plus arrondi, peut-être. Et dedans, flotte une crevette. Une crevette rose-rouge, dans une enveloppe transparente. Deux points noirs que je sais être les yeux. Maintenant je comprends pourquoi maman gardait une nappe sur l'incubateur jusqu'au 6ème mois. Peut-être qu'on aurait dû faire pareil... Ou alors la laisser au laboratoire. Je sais qu'il y a des couples qui font ça, mais ça semblait tellement... Tellement cruel ! Une petite crevette, seule dans son aquarium, personne pour l'aimer...

 

Il paraît que son ébauche de cœur a déjà commencé à battre, même si on ne peut pas le voir à l'œil nu. 6 millimètres... C'est tellement minuscule. C'est mon bébé, là-dedans... Alors pourquoi je ne ressens rien ?

 

Peut-être que c'est normal. Peut-être qu'on ne commence à l'aimer que quand la crevette prend forme humaine ? Pourtant, Dorian... Quand ils sont venus installer et rebrancher l'AquaUt, tout à l'heure, il a tout surveillé, posé mille questions. Et depuis, chaque fois qu'il passe devant, son visage s'éclaire et je vois bien que ça le démange de lui parler, à la crevette.

 

C'est lui qui a choisi l'emplacement. On n'arrivait pas à se mettre d'accord. J'avais pensé au salon, mais apparemment la télévision risquait de le traumatiser. La chambre, alors ? On pouvait difficilement faire plus calme... Mais non, notre vie sexuelle allait en pâtir. J'ai eu beau lui expliquer qu'avant le 8ème mois, il ne percevrait aucun son et seulement un peu de lumière, il n'en a pas démordu.

La cuisine n'était pas assez hygiénique... La salle de bains, si, mais est-ce que les invités accepteraient d'aller aux toilettes devant témoin ?

C'est finalement la bibliothèque qui l'a emportée. Calme, donnant sur le jardin, et pas de danger de traumatisme.

 

Je me force à regarder le liquide bleuté, à faire abstraction de tout le reste. Je fixe la minuscule forme indistincte et je me répète : « C'est mon bébé, et je l'aime. » Peut-être que ça va finir par rentrer ?

Il faudrait que j'en parle à maman. Mais si jamais elle me dit qu'elle nous aimait déjà même en tant que crevettes... Ça voudrait dire que je suis un monstre. Est-ce que je suis un monstre ?

« Hé ! Je te cherchais. Tu es venue le voir ? »

Je hoche la tête, de peur que ma voix ne me trahisse.

« Oh, mais tu pleures ! Ma chérie... »

Il me prend dans ses bras et murmure :

« Moi aussi, je suis tellement heureux. Tellement... Je t'aime. Je vous aime... »

Je ne réponds pas. Mes larmes redoublent et il ne comprend pas.

 

* * * * * * * * * * * * * * *

 

Aujourd'hui nous recevons les futurs grands-parents. La gestation se déroule normalement et la crevette commence à prendre véritablement forme humaine. Dès que Dorian a appris que ce serait une fille, il a sauté de joie. Il a commencé à lui parler et même à lui faire écouter de la musique. J'ai beau lui répéter que ça ne sert encore à rien, brochures à l'appui, il clame d'un air entendu : « L'esprit humain est un mystère pour la science ! »

En même temps, ça m'arrange. C'est lui qui vérifie le fonctionnement de l'AquaUt chaque matin et chaque soir. Je me contente de visites de courtoisie.

Elle commence à prendre véritablement forme humaine.

 

La sonnette retentit pendant que je sors les quiches du four, donc je laisse Dorian gérer l'accueil. Je rejoins tout le monde dans la bibliothèque et les trouve en train de s'extasier sur Crevette (faute de prénom, j'ai imposé ce surnom.) Tous ? Non. Sa mère a l'air distinctement mal à l'aise, un peu en retrait.

Je me dirige vers elle.

« Bonjour ! Vous allez bien, Anna ?

Oh, bonjour Cerise ! Oui, oui. Je n'ai pas vraiment l'habitude. Ce n'est pas trop difficile ?

Oh non ! Tout est entièrement automatisé. Vous voyez, au moindre problème, le Centre est prévenu. Même si nous ne sommes pas à la maison, elle est en sécurité.

Ah, oui... Mais je veux dire... De ne pas l'avoir à l'intérieur. De ne pas pouvoir la toucher, la sentir bouger...

Anna ! On en a déjà parlé à la maison ! » intervient Jacques, le père de Dorian.

Je souris pour dissiper la tension et réponds :

« On ne peut pas regretter ce que l'on n'a jamais connu, Anna. Je ne sais pas ce qu'est une grossesse, alors pour moi un incubateur est totalement naturel. »

Le reste de la journée se déroule sans incidents, mais à plusieurs reprises je surprends le regard de ma belle-mère sur moi. Une pensée me taraude, me glace... Elle sait.

 

 

 

 

Publié dans Histoires

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arnaud 12/08/2010 13:01


Au pire, si vous avez un baby-blues, il vous restera la solution du cocktail à la mayo.


Luciole 12/08/2010 19:57



C'est fort gentil à vous de m'aider, mais ça va. Le baby blues est loin, loin, loin dans la forêt... et qu'il y reste.