My very own fairytale

Publié le par Luciole

 

Quand la Belle au bois dormant se réveille, elle a presque cinquante ans.

Muette, sa femme de chambre fraîchement réveillée lui tend un miroir, non sans avoir auparavant jeté un coup d'oeil à son propre reflet. Elle aussi a vieilli d'une bonne trentaine d'années...

Aurore sent sa gorge se nouer. Qui est cette vieille femme qui lui renvoie son regard baignée de larmes ? Elle s'examine... Son nez est toujours le même, mais à part ça... Ses yeux et sa bouche sont marqués des mêmes rides d'expression qu'arborait sa mère. Ses cheveux, aplatis par son long sommeil, sont blancs mêlés de blonds... Et son cou... Mon dieu, son cou ! Et ses mains... C'en est trop. La princesse plus si jeune fond en larmes.

"Philippe ! Que va dire Philippe ?" se lamente-telle, inconsolable.

Sa femme de chambre l'interrompt :

"Heu... Je crois qu'il faudrait sortir, voir ce qui se passe au-dehors..." suggère-t-elle timidement.

Comment s'appelle-t-elle, déjà ? Elle aussi a pris de l'âge. Bien maigre consolation... Alice ! La femme s'appelle Alice.

"Vas-y, toi ! Moi je ne peux pas, je suis... Je suis..."

Aurore ne peut même pas prononcer le mot. Elle peut à peine le penser...

 

* * * * * * * * * *

 

Dehors, sidérée, Alice découvre un autre monde. Là où des champs s'étendaient auparavant à perte de vue, les premières maisons du village tout juste visibles à l'orée du bois, un bourg est apparu. Devant elle, une large route pavée où se croisent déjà plus d'une dizaine de véhicules, malgré l'heure matinale indiquée par le soleil.

"Hey ! Monsieur ! Excusez-moi, monsieur ! Je viens du palais et... "

La charette pile net, et le conducteur l'apostrophe dans un chuchotement furieux :

"Z'êtes pas folle ? Vous cherchez à être pendue ou quoi ? C'est pas des choses à se vanter !

-- Non, vous ne comprenez pas, je crois... Je viens du palais, derrière moi. Il se passe quelque chose d'étrange..."

Laissant échapper un juron, l'homme saute à terre, l'air vaguement paniqué.

"Chut ! Mais taisez-vous !"

Alice commence à se dire qu'elle est tombée sur un fou, un dangereux... Mais le déséquilibré poursuit dans un murmure :

"Vous êtes tous réveillés ? La princesse aussi ?

-- Heu... Enfin, elle et moi c'est sûr...

-- Alors vite... Il faut en informer Sa Majesté. Montez !"

Et si Maléfique était montée sur le trône ? Et si elle venait de les condamner tous, par sa bêtise ? Alice recule d'un pas, essaye de calculer si elle peut arriver au palais avant lui.

"Mais faites pas l'idiote, vous ! On va avertir la princesse d'abord, je vous expliquerai au palais. C'est sûrement l'endroit le plus sûr, personne ose plus y aller à cause du mauvais sort."

 

* * * * * * * * * *

 

Aurore n'arrive pas à décider : doit-elle sortir de son lit, ou est-elle supposée attendre le baiser de Philippe ? Ooooh, quelqu'un approche ! Deux pas, dont un pas d'homme. Alice aurait-elle ramené Philippe ? Elle n'a pas le temps de paniquer que déjà, la porte s'ouvre et laisse entrer un paysan un peu épais et la domestique.

Après une rapide révérence, le paysan se présente (il n'est pas paysan mais marchand drapier, et il s'appelle Jean) et lui explique qu'elle a été victime d'un mauvais sort 30 ans auparavant. Beaucoup de choses ont changé : Maléfique est bel et bien montée sur le trône, elle a épousé le prince Philippe et ils ont eu un fils, le prince Fulbert. Fulbert était en nourrice chez une soeur de Jean, ce qui va considérablement les aider.

"Philippe nous aidera, pas besoin de son fils !" assure Aurore, un peu sonnée. Comment son bel amoureux a-t-il pu épouser Maléfique et aller jusqu'à lui donner un fils ? Sûrement un terrible maléfice. Oui, c'est ça.

"Hélas, le Prince Consort Philippe nous a quitté il y a trois ans déjà. Mais Sa Majesté Fulbert, qui ne porte pas sa mère, Maléfique la Suprême, dans son coeur, nous aidera. N'ayez crainte.

Décontenancée, Aurore ne peut qu'aquiescer. Il est décidé que Jean ira chercher le prince tandis qu'Alice aidera Aurore à s'apprêter pour sa venue. On ne reçoit pas un marchand drapier et un prince de la même façon après tout !

 

* * * * * * * * * *

 

Au château, l'entrevue entre Jean et Fulbert ne se passe pas exactement comme Aurore pourrait l'imaginer...

"Altesse ! Ce que nous attendions depuis si longtemps est arrivé. Elle est réveillée.

-- Magnifique ! Comment est-elle ? Aussi belle que mon père le disait ? Que t'a-t-elle dit ? Que lui as-tu dit ?"

Jean n'a jamais été du genre à enrober la vérité. Il appelle un chat un chat, et puis voilà ! Seulement... Seulement la réalité n'est pas vraiment conforme à ce qui était prévu...

"Votre majesté... Ecoutez... Votre père ne devait pas être au courant de tous les détails. Le maléfice a bien plongé tout le monde au palais dans un profond sommeil, mais... Il n'a pas suspendu le temps ! Ils ont vieilli."

Fulbert ne dit rien. Il est sous le choc. La prophétie...

"Elle avait 16 ans... Elle doit en avoir 46... Elle les porte plutôt bien, d'ailleurs. C'est encore une belle femme...

-- Tais-toi ! Tout est perdu ! Tu ne vois pas ? Jamais elle n'enfantera, à son âge !

-- En fait, ma cousine Pierrette a eu son dernier enfant à 48 ans, donc c'est peut-être possible, hasarde Jean.

-- La prophétie doit s'accomplir. Je ferai mon devoir. Fais chercher Frère Thomas, je vous retrouverai au palais au coucher du soleil."

 

* * * * * * * * * *

 

Le soir même, à l'heure dite, le prince Fulbert s'introduit dans le palais par une porte dérobée. La plus si jeune princesse a été informée de la prophétie, découverte par Philippe et transmise à son fils. Selon cet écrit, elle doit s'unir à Fulbert, et de leur union naîtra un enfant qui sera à même de tuer Maléfique, l'année de ses 16 ans.

Frère Thomas, qui a été le confident de Philippe en son temps et qui veille de loin sur Fulbert, célèbre rapidement le mariage. Fulbert emmène ensuite Aurore dans une cabane au fond des bois, celle-là même où elle avait été élevée par les fées, il y a si longtemps... Elle doit vivre là, cachée, et Fulbert viendra la voir aussi souvent que possible afin de hâter l'accomplissement de la prophétie. Personne ne lui demande son avis, ni maintenant ni plus tard. Elle voit bien que Fulbert ne l'aime pas, ni ne cherche à la connaître. Il obéit à son défunt père, point.

Par un heureux hasard, elle tombe rapidement enceinte, et à peine 10 mois après le mariage donne naissance à l'héritier... ou plutôt à l'héritière. Epuisée, se vidant de son sang même si elle ne le sait pas encore, elle a tout juste le temps d'entendre Fulbert murmurer, déçu :

"Une fille ! Je vais devoir en faire un autre maintenant..."

Elle tombe dans un lourd sommeil dont elle ne se réveillera pas. Elle est enterrée dans le jardin, par Frère Thomas, Jean et Alice. Le baptême de leur fille a lieu juste après, avec Alice et Jean comme parrain et marraine. Ils se chargent de nommer le nourrisson, puisque Fulbert semble ne pas y accorder d'importance. C'est eux qui éléveront la jeune princesse Pétronille.

 

* * * * * * * * * *

 

16 ans ont passé. Pétronille est devenue une jeune fille aux atours certains. Elle n'ignore rien de l'histoire de sa famille, ni de la prophétie. Comme prévu, Jean l'introduit au château, en qualité de garde-malade de celle qu'elle sait être sa grand-mère. Maléfique a alors près de 90 ans et a laissé les rênes du pouvoir à son fils.

Une nuit, alors qu'elle est seule avec la vieille dame, Pétronille approche le coussin du visage de sa grand-mère. Quelques minutes plus tard, Maléfique la Suprême n'est plus...

 

Pétronille se dirige alors vers la bibliothèque particulière de son père. Elle est presque certaine de le trouver là.

"Oui ?" demande celui qui n'a de père que le nom, surpris de trouver la jeune fille devant lui. Il ne lui a quasiment pas adressée la parole depuis son arrivée, quelques jours plus tôt.

-- Père... La prophétie s'est accomplie."

Il a l'air content. Il se dirige vers elle pour lui donner l'accolade, comme si elle était soudain devenue importante à ses yeux. Un mince sourire aux lèvres, la jeune fille tend la main vers le bureau de Fulbert.

"Tu admires mon ouvre-lettres ? C'est vrai qu'il est beau. Je le tiens de ton grand-père. Un jour, il reviendra à ton fils !"

C'est tout juste si le sourire de Pétronille se durçit un peu lorsqu'elle plante l'ouvre-lettres dans le coeur de son père.

 

Publié dans Histoires

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Hugo 06/03/2010 23:20


c'est plutôt bien écrit, mais difficile à commenter...
une suite bientôt?


Luciole 07/03/2010 11:09


Merci d'avoir pris le temps de me lire.

Une suite ? Non, non. Pétronille a repris le contrôle de sa vie, contrairement à Aurore qui n'avait pas eu le temps... Pour moi, la boucle est bouclée.